Les cancers bucaux

Dr GITANI

Chirurgien maxillo-facial

 

LE CANCER DE LA CAVITE BUCCALE

T. Ladner, J. Gitani, M. Linker

Service de chirurgie maxillo-faciale et stomatologie – CHU de Charleroi

Introduction

Le cancer de la cavité buccale est une pathologie qui atteint non seulement les muqueuses de la cavité buccale et du pharynx, mais également les glandes salivaires et le revêtement cutané des lèvres.

Pour les pays européens, le cancer de la cavité buccale représente 2% de toutes les tumeurs [14]. 30% des cancers cervico-faciaux sont localisés dans la cavité buccale et dans plus de 90% des cas il s’agit d’un carcinome épidermoïde. Bien que ce type de cancer soit l’apanage des hommes de 50 à 60 ans, on note actuellement une progression de l’incidence chez les hommes de plus de 40 ans ainsi que chez la femme [10]. La survie à 5 ans de ces cancers est fonction principalement de leur localisation, de leur taille et de l’envahissement ganglionnaire. La majorité des tumeurs malignes des voies aérodigestives supérieures  sont accessibles à un examen clinique attentif. Malheureusement malgré cette apparente facilité, la détection précoce de ces tumeurs est loin d’être la règle. C’est justement à ce niveau que le rôle du dentiste est déterminant.

Etiologies

De nombreuses études se sont penchées sur les facteurs de risque des cancers de la sphère cervico-faciale [4,5,7,18]. Le tabagisme est impliqué dans 70% des cancers [9]. L’alcool semble intervenir également mais il est difficile de connaître son implication personnelle comme facteur de risque car il est souvent en association avec le tabagisme [21]. Toutefois, l’association tabac-alcool augmente considérablement le risque de cancer de l’oropharynx [6]. De multiples autres facteurs ont été également proposés [12,18] : l’exposition aux rayons UV pour le cancer cutané; les infections virales (herpès, papilloma virus, HIV); la malnutrition et les carences (fer, vit A et C); la mauvaise hygiène bucco-dentaire, les dents et les prothèses traumatisantes, l’utilisation chronique de bain de bouche alcoolisé.

Clinique

Il est important de distinguer les lésions précancéreuses des cancers avérés. Parmi les lésions précancéreuses (leucoplasie, maladie blanche ou kératose), on distingue deux formes cliniques[8,10,19,22] : une forme homogène où le risque de transformation maligne est faible et une forme non-homogène, qui inclut les lésions rouges, nodulaires et verruqueuses. 5 à 20% des lésions précancéreuses évoluent vers le cancer. Le facteur temps est important, de l’ordre de 10 à 15 ans. Ces lésions sont préférentiellement situées au niveau du plancher buccal et de la face ventrale de la langue. Bien que ces lésions soient considérées comme bénignes, elles nécessitent un suivi régulier. Le lichen plan est la forme la plus fréquemment rencontrée ; la forme atrophique évolue sur plusieurs années, par contre la forme érosive peut se transformer plus rapidement.

Cliniquement, un carcinome peut se présenter sous divers aspects sur fond d’une muqueuse apparemment saine. L’attention du clinicien doit être attirée par toute lésion inhabituelle. Des carcinomes relativement petits (<1 cm) peuvent être complètement asymptomatique et n’être découverts que par un examen attentif de routine. Les plaintes ( douleur, otalgie, dysphagie, etc.…) apparaissent lorsque la tumeur est plus importante. La forme ulcérée est la plus fréquente ; les bords sont habituellement irréguliers, indurés et surélevés ; le versant externe est recouvert d’une muqueuse saine, le fond de l’ulcération peut être végétant ou bourgeonnant ; les lésions saignent au moindre contact. Lorsque le fond est induré, il témoigne du caractère infiltrant de la tumeur. Une lésion présente autour d’un site d’extraction qui n’évolue pas vers la cicatrisation doit être suspectée. Il en est de même pour la prolifération gingivale autour d’une tumeur qui peut être facilement confondue avec une gingivite marginale, particulièrement si le patient présente une mauvaise hygiène buccale.

La plupart des patients consultent tardivement leur praticien dentiste, en partie par ignorance de la présence d’une pathologie grave ou par peur du diagnostic. Il n’est pas inhabituel qu’un patient présente des symptômes significatifs d’un cancer depuis 4 à 6 mois avant de consulter pour la première fois.

Le rôle de la détection précoce des cancers de la cavité buccale n’est plus à démontrer [1,2,3,15,16,20]. Elle offre un meilleur pronostic de guérison avec un traitement moins agressif et moins mutilant. L’essentiel est d’évoquer un cancer. Tout praticien dentiste doit être alerté par la présentation insidieuse et souvent asymptomatique des cancers de la cavité buccale, et ce principalement chez un patient à risque[23].

L’ulcération cancéreuse doit être distinguée de toute autre ulcération rencontrée dans la bouche tel que: l’ulcération traumatique, l’aphte commun ou l’érythème migrant, l’ulcération inflammatoire parodontale, le lichen plan érosif, la candidose, la glossite médiane, et d’autres lésions plus rares.

Le praticien dentiste est bien entendu indispensable dans la détection précoce des lésions néoplasiques[11,15], mais également dans toutes les campagnes de prévention de la survenue de ces lésions, dans la prévention des complications buccales[17] liée au traitement (par exemple la radiothérapie) ainsi que dans la réhabilitation orale des patients opérés.

Conclusion

Le dentiste est en première ligne dans la détection précoce des néoplasies de la sphère cervico-faciale. Tout examen clinique doit être attentif et chaque lésion suspecte biopsiée ou réséquée d’emblée pour examen histologique. Il est dans l’intérêt de chaque patient d’être le plus rapidement possible orienté vers un centre spécialisé après contact préalable avec le spécialiste pour lui expliquer l’urgence de la prise en charge. Ce ne sera que suite à un effort journalier de chacun que l’on pourra améliorer les statistiques de cette pathologie.  

Article publié dans la Revue Le Point en 2000.

Référence

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2) Allison P, Franco E, Black M, Feine J. The rôle of professional diagnosis in the prognosis of upper aerodigestive tract carcinoma. Oral Oncology 1998 ;34 :147-153.

3) Allison P, Franco E, Feine J Predictors of professional diagnosis delays for upper aerodigestive tract carcinoma. Oral oncology 1998 ;34 :127-132.

4) Altini M, Peters E, Hille JJ. The causation of oral precancer and cancer. Journal of Dental Association of South Africa 1989 ;Mar(Suppl 1) :6-10.

5) Binnie WX, Rankin KV, Mackenzie IC. Etiology of oral squamous cell carcinoma.  Journal of Oral Pathology 1983 ;12 :11-29.

6) Blot WJ, McLaughlin JK, Winn DM, et al. Smoking and drinking in relation to oral and pharyngeal cancer. Cancer Research 1988 ;48 :3282-3287.

7) Boyle P, Zheng T, Macfarlane GJ, et al. Recent advances in the etiology and epidemiology of head and neck cancer. Current Opinion in Oncology 1990 ;2 :539-545.

8) Bramley PA, Smith CJ : Oral cancer and precancer : establishing a diagnosis. Br Dent J 1990 ; 168 :103-107.

9) Brennan JA, Boyle JO, Koch WM, et al. Association between cigarette smoking and mutation of the p53 gene in squamous-cell carcinoma of the head and neck. New England Journal of Medecine 1995 ;332 :712-717.

10) Guilbert F, Szpirglas H. Cancers de la cavité buccale: étude clinique.Encycl Med Chir (Elsevier, Paris), Stomatologie/Odontologie, 22-063-A-10,1997,8p.

11) La Vecchia C, Tavani A, Franceschi S, et al. Epidemiology and prevention of oral cancer. Oral Oncology 1997 ;33(5) :302-312.

12) Lockart PB, Norris CM, Pulliam C. Dental factors in th genesis of squamous cell carcinoma of the oral cavity. Oral Oncology 1998 ;34 :133-139.

13) McAndrew PG. Oral cancer and precancer : treatment. Br Dent J 1990 ;168 :191-198.

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15) Porter SR, Scully C. Early detection of oral cancer in th practice. British Dental Journal 1998 ;185(2) :72-73.

16) Sankaranarayanan R. Health care auxiliaries in the detection and prevention of oral cancer. Oral oncology 1997 ;33 :149-154.

17) Silverman Sol. Oral cancer : Complications of therapy. Oral Surg Oral Med Oral Pathol Oral Radil Endod 199 ;88 :122-6.

18) Smith CJ. Oral cancer and precancer : background, epidemiology and aetiology. Br Dent J 1989 ;167 :377-383.

19) Szpirglas H. Détection des cancers buccaux et conception actuelle des états précancéreux. Rev Prat 1995;45:831-837. 

20) Warakulasuriya KAAS, Harris CK, Scarrott DM, et al :An alarming lack of public awareness towards oral cancer. British Dental Journal 1998 ;187(6) :319-322. 

21) Wight AJ, Ogden GR. Possible mechanisms by which alcohol may influence the development of oral cancer - A review. Oral Oncology 1998 ;34 :441-447.

22) Williams JL. Oral cancer and precancer : clinical features. Br Dent J 1990 ;168 :13-17.

23) Zakrzewska JM. Oral cancer and precancer - our responsibility. British Dental Journal 1994 :286-287.    

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